Un os de dinosaure exposé dans un musée n'est presque jamais de l'os au sens strict : c'est, le plus souvent, une pierre qui a pris la forme d'un os. Comprendre comment on passe de l'un à l'autre, et pourquoi ce passage est si rare, explique aussi bien la « momie » de Sternberg (voir Une brève histoire de la paléontologie des dinosaures) que les tissus mous controversés de Tyrannosaurus rex (voir La paléontologie moderne des dinosaures). Cet article suit le chemin qui mène d'un dinosaure mort à un fossile : comment l'os devient pierre, où il se conserve le mieux, quelles traces l'animal peut laisser, et pourquoi la plupart ne laissent rien.

La taphonomie : le parcours entre la mort et la découverte

La discipline qui étudie ce parcours s'appelle la taphonomie, du grec taphos, « tombeau », et nomos, « loi ». Le mot a été forgé en 1940 par le paléontologue soviétique Ivan Efremov, par ailleurs auteur de science-fiction. Il la définissait comme « la science des lois d'enfouissement ; l'étude, dans le détail, de la transition de la matière organique depuis la biosphère jusque dans la lithosphère » [1].

Ce parcours suit une séquence assez constante. Vient d'abord la mort, puis la décomposition par les bactéries. Le squelette se disperse et se désarticule sous l'effet des courants, des charognards et des animaux fouisseurs. Viennent ensuite l'enfouissement, la diagenèse et la minéralisation. Bien plus tard, parfois des dizaines de millions d'années après, arrivent l'érosion, l'exhumation et, avec beaucoup de chance, la découverte par un humain.

Les étapes de la fossilisation, de gauche à droite : deux sauropodes meurent sur un sol boueux ; les carcasses sont recouvertes par les eaux et les sédiments ; les squelettes, enfouis sous de nouvelles couches de roche, se fossilisent ; l'érosion les ramène enfin à la surface, où des paléontologues les fouillent

Source : Wikimedia Commons, Xabier Murelaga / Elhuyar Fundazioa, CC BY-SA 3.0.

De toutes ces étapes, la vitesse d'enfouissement est le facteur le plus souvent cité comme déterminant. Plus un cadavre est vite recouvert de sédiment, moins la décomposition, les charognards et l'érosion ont le temps de le détruire. Elle ne suffit pas pour autant : la chimie des eaux souterraines, la nature du sédiment et ce qui arrive ensuite à la roche décident aussi du sort des restes.

La perminéralisation : comment l'os devient pierre

Le mécanisme le plus courant de fossilisation des restes durs s'appelle la perminéralisation. L'os est un matériau poreux : ses cavités logeaient, du vivant de l'animal, la moelle et les vaisseaux sanguins. Une fois l'animal enfoui, des eaux souterraines chargées en minéraux dissous s'infiltrent dans ces pores. La silice, la calcite ou, dans les milieux privés d'oxygène, la pyrite y précipitent peu à peu et cimentent la structure de l'intérieur [2]. La durée de ce processus varie énormément selon la chimie du milieu, et il n'existe pas de chiffre unique.

Il faut distinguer deux cas. Dans la perminéralisation au sens strict, les minéraux comblent les pores, mais une partie de la matière d'origine peut subsister, notamment l'apatite de l'os. La structure fine est alors conservée, jusqu'aux canaux vasculaires. Dans le remplacement, à l'inverse, le matériau d'origine se dissout et un autre minéral prend sa place, en changeant la composition chimique du reste [2]. Les deux processus peuvent coexister dans un même fossile.

Tranche polie de bois pétrifié du Trias supérieur (Arizona), vieux d'environ 230 millions d'années : la silice a si fidèlement envahi les tissus du tronc que l'on distingue encore ses cernes de croissance et ses rayons

Source : Wikimedia Commons, Michael Gäbler, CC BY 3.0.

La fossilisation ne réduit donc pas toujours un os à un simple bloc minéral. L'exemple le plus célèbre est celui des structures souples décrites en 2005 par Mary Schweitzer dans un fémur de Tyrannosaurus rex. Leur nature reste discutée : vestiges de tissus d'origine pour Schweitzer, biofilms bactériens formés après la mort pour d'autres chercheurs [3].

Parfois, il ne reste rien de la matière d'origine. Lorsque l'os se dissout entièrement dans la roche qui l'entoure, il laisse une cavité qui en reproduit la forme en creux : un moule. Si des sédiments comblent ensuite cette cavité et durcissent à leur tour, on obtient un moulage naturel, une réplique en relief de l'objet disparu [4][5].

La préservation exceptionnelle : les gisements à conservation remarquable

Certains gisements, désignés par le terme allemand Konservat-Lagerstätten, livrent des fossiles d'une qualité exceptionnelle : squelettes articulés complets, parfois des tissus mous [6]. Trois facteurs sont classiquement avancés pour l'expliquer. Le premier est un enfouissement brutal, par exemple sous des cendres volcaniques ou une coulée de boue. Le deuxième est une eau de fond stagnante et pauvre en oxygène, qui tient à l'écart charognards et animaux fouisseurs. Le troisième est un voile de bactéries qui fige la forme des tissus mous avant qu'ils ne se décomposent.

Le rôle de l'absence d'oxygène est toutefois discuté. Dès 1988, Peter Allison montrait qu'elle ne ralentit guère la décomposition, et soulignait l'importance d'une minéralisation très précoce des tissus [6]. Une étude de 2023 sur les schistes de Posidonia, en Allemagne, va plus loin. Les eaux de fond sans oxygène n'y favorisent pas directement la conservation, et pourraient même la freiner : ce sont des arrivées ponctuelles d'oxygène qui auraient déclenché la minéralisation des fossiles [7].

Plusieurs dinosaures célèbres doivent leur état exceptionnel à ces conditions :

Le spécimen de Berlin d'Archaeopteryx lithographica, découvert dans les calcaires de Solnhofen (Bavière) et exposé au Museum für Naturkunde de Berlin : la boue calcaire très fine a conservé l'empreinte des plumes des ailes et de la queue

Source : Wikimedia Commons, H. Raab, CC BY-SA 3.0.

D'autres sites impressionnent plutôt par la quantité de squelettes qu'ils livrent. Le Dinosaur Provincial Park, en Alberta, a fourni en un peu plus d'un siècle de fouilles plus de 350 crânes et squelettes partiels ou complets. Selon une étude de 2010, 60 % du volume de roche d'origine s'est déjà érodé, emportant avec lui des milliers de squelettes. Les 40 % restants en renfermeraient encore autant, des chiffres que les auteurs présentent comme des minimums [10].

En France, le gisement d'Angeac-Charente, découvert en 2008 dans une carrière de Charente, date du tout début du Crétacé, il y a environ 140 millions d'années. Ses fouilleurs le classent parmi les Lagerstätten. Il a livré plus de 50 000 fossiles, appartenant à au moins 38 espèces de vertébrés [11]. Un petit théropode coureur de la famille des ornithomimosaures y domine, avec les restes d'au moins 70 individus. Leur accumulation évoque la mort simultanée d'un troupeau [12]. Le site a aussi livré un fémur de sauropode de plus de 2 mètres, l'un des plus grands connus au monde [V2].

Bloc de roche du gisement d'Angeac-Charente renfermant un fémur de sauropode et d'autres ossements, présenté en 2012 à l'exposition « Dinosaures, la vie en grand » de la Grande Galerie de l'Évolution, à Paris

Source : Wikimedia Commons, Thesupermat, CC BY-SA 3.0.

Dans le désert de Gobi, la formation de Nemegt montre à l'inverse combien le milieu trie ce qui se conserve. Ses dépôts de rivières et de plaines d'inondation ont livré une faune dominée par des dinosaures géants, comme Tarbosaurus, mais conservaient beaucoup moins bien les petits animaux [13].

Les traces qui ne sont pas des os : les ichnofossiles

Toute trace fossile n'est pas un reste de l'animal lui-même. Les ichnofossiles conservent la trace de son activité. On les classe selon le comportement qu'ils enregistrent :

Une empreinte de pas se forme lorsqu'un animal marche sur un sol meuble mais assez cohésif pour garder la marque, comme une boue fine, du limon ou du sable humide. L'empreinte doit ensuite être vite recouverte par une nouvelle couche de sédiment, qui la protège de l'érosion. L'ensemble durcit enfin en roche [14].

Empreintes de jeunes Stegosaurus dans un grès de la formation de Morrison (Dinosaur Ridge, Colorado) : l'absence d'empreintes de pattes avant chez les plus jeunes suggère qu'ils marchaient sur deux pattes à ce stade de leur croissance

Source : Wikimedia Commons, James St. John, CC BY 2.0.

Une suite d'empreintes laissées par un même animal forme une piste. Les pistes en disent bien plus qu'une empreinte isolée. L'écart entre les pas permet d'estimer la vitesse de l'animal, grâce à une méthode proposée en 1976 par le zoologiste Robert McNeill Alexander [15]. Plusieurs pistes parallèles suggèrent un déplacement en groupe.

Des découvertes récentes ont livré des pistes spectaculaires. En juin 2024, dans une carrière de l'Oxfordshire, en Angleterre, un ouvrier a senti des « bosses inhabituelles » sous son engin. Les fouilles ont dégagé près de 200 empreintes vieilles d'environ 166 millions d'années, réparties en cinq pistes, dont la plus longue dépasse 150 mètres. Quatre pistes ont été laissées par des sauropodes, probablement Cetiosaurus, et la cinquième par le carnivore Megalosaurus. À un endroit, les pistes des deux animaux se croisent [16].

En Bolivie, le site de Carreras Pampa, dans le parc national de Torotoro, est présenté comme le plus vaste gisement d'empreintes de dinosaures au monde. Une étude de 2025 y recense environ 16 600 empreintes de théropodes de la fin du Crétacé, laissées sur la rive d'un ancien lac. Certaines traces montrent des animaux qui couraient, d'autres des queues qui traînaient au sol, ou même des dinosaures qui nageaient en eau peu profonde [17].

Piste d'un théropode à Carreras Pampa (parc national de Torotoro, Bolivie), vue au ras du sol puis d'en haut : les flèches signalent la trace laissée par la queue entre les empreintes (barre d'échelle : 1 mètre)

Source : Wikimedia Commons, Esperante et al. (2025), CC BY 4.0.

En septembre 2026, des chercheurs ont décrit la première piste attribuée à un Tyrannosaurus rex adulte. Découverte en 2025 près de Marmarth, au Dakota du Nord, et vieille d'environ 66,5 millions d'années, elle compte quatre empreintes à trois doigts de près d'un mètre chacune, sur 7 mètres de long. Leur taille, leurs doigts étroits et l'abondance d'os de T. rex dans ces roches désignent le tyrannosaure comme l'auteur le plus probable. L'écart de 4 mètres entre deux pas du même pied indique une marche tranquille, de l'ordre de 5 à 7 km/h [18].

Les terriers fossiles montrent que certains dinosaures creusaient le sol. Dans le Crétacé moyen du Montana, un terrier comblé de sédiment renfermait les squelettes d'un adulte et de deux jeunes d'Oryctodromeus, un petit dinosaure herbivore d'environ 2 mètres de long. Les dimensions du terrier correspondent à celles de l'adulte, ce qui en fait le creuseur le plus probable. C'est la première preuve fossile qu'un dinosaure vivait dans un terrier, peut-être pour y élever ses petits [19].

Les marques de morsures laissées sur les os racontent des scènes de prédation ou de charognage. L'exemple le plus célèbre est un bassin de Triceratops d'environ 1,4 mètre, trouvé en 1991 dans la formation de Hell Creek, au Montana. Il porte près de 80 traces de dents, que leur forme et leur taille attribuent à Tyrannosaurus rex. En 1996, Gregory Erickson et ses collègues ont enfoncé dans un bassin de vache la réplique en métal d'une dent de T. rex, jusqu'à reproduire la profondeur de l'une de ces marques. Ils en ont déduit une force de 6 400 à 13 400 newtons pour une seule dent, soit le poids d'une camionnette [20].

Humérus de l'hadrosaure Saurolophus (Mongolie, fin du Crétacé) marqué par les dents d'un tyrannosaure, probablement Tarbosaurus : les flèches signalent les sillons, les traînées et les perforations laissés en arrachant la chair (barres d'échelle : 100 et 20 mm)

Source : Wikimedia Commons, Hone et Watabe (2011), Acta Palaeontologica Polonica, CC BY 4.0.

Les coprolithes, ou excréments fossilisés, renseignent directement sur le régime alimentaire d'un animal disparu. Un spécimen découvert dans la Saskatchewan, au Canada, mesure 44 centimètres de long. Sa taille et son contexte géologique le rattachent très probablement à Tyrannosaurus rex. Il contient 30 à 50 % de fragments d'os broyés, preuve que ce prédateur pouvait fracasser les os de ses proies avant de les avaler [21].

Coprolithe de dinosaure du Jurassique supérieur (formation de Morrison, près de Cortez, Colorado)

Source : Wikimedia Commons, James St. John, CC BY 2.0.

Les gastrolithes, enfin, ne sont pas à proprement parler des traces, mais des pierres avalées, retrouvées avec les squelettes de certains sauropodes. On y a longtemps vu un « moulin gastrique » qui broyait les végétaux, comme les cailloux du gésier des oiseaux actuels. Cette interprétation a été largement abandonnée. Des expériences sur des autruches montrent que leurs pierres de gésier s'usent vite et deviennent rugueuses plutôt que polies. Surtout, la masse de gastrolithes trouvée avec les sauropodes est bien trop faible, rapportée à leur poids, pour un vrai moulin gastrique [22]. Une étude de 2026 va dans le même sens. Les gastrolithes arrondis signalent un estomac musclé qui broie, les anguleux un estomac qui ne broie pas, et ceux des sauropodes sont surtout anguleux. Ces géants auraient plutôt digéré leurs végétaux par une longue fermentation [23].

Gastrolithes attribués à un grand sauropode, formation de Morrison (Jurassique supérieur, Montana) : de tels galets lisses et polis ont longtemps passé pour la preuve d'un moulin gastrique

Source : Wikimedia Commons, James St. John, CC BY 2.0.

Rareté et biais de préservation

On lit souvent qu'un organisme n'a « qu'une chance sur un million » de se fossiliser. Cette formule est une image, pas un calcul. Pour le paléontologue Gregory Erickson (Florida State University), le message est qualitatif : les chances de traverser les temps géologiques sont infimes, et dépendent énormément du milieu. Un dinosaure mort près d'une rivière, vite enfoui, ou dans un climat sec, à l'abri des charognards, avait bien plus de chances de se fossiliser qu'un animal mort dans une jungle humide aux sols acides [V3].

Des chercheurs ont pourtant tenté de chiffrer cette rareté. En 2021, Charles Marshall et ses collègues ont estimé combien de Tyrannosaurus rex avaient vécu. Ils se sont appuyés sur une règle observée chez les animaux actuels : plus une espèce est grande, moins ses populations sont denses. Ils arrivent à environ 20 000 individus vivant en même temps, et à quelque 2,5 milliards au total sur toute l'histoire de l'espèce. Rapporté aux fossiles connus, cela donne un fossile retrouvé pour environ 80 millions d'individus, et un pour 16 000 dans les gisements les plus riches. Les auteurs soulignent que ces chiffres comportent de très larges marges d'incertitude [24].

Sue, le Tyrannosaurus rex du Field Museum de Chicago, découvert en 1990 dans le Dakota du Sud, photographié en 2018 pendant son remontage. Complet à environ 90 %, c'est l'un des squelettes les plus complets de son espèce, parmi les quelques dizaines connues pour des milliards d'individus ayant vécu

Source : Wikimedia Commons, Jonathan Chen, CC BY-SA 4.0.

La même rareté se lit à l'échelle des genres. En 2006, Steve Wang et Peter Dodson ont estimé à environ 1 850 le nombre de genres de dinosaures non aviens ayant existé. Seuls 527 étaient alors connus : au moins 71 % restaient donc à découvrir. Les auteurs présentent ce chiffre comme un minimum : leur méthode ne peut pas compter les genres qui n'ont laissé aucun fossile [25].

Au biais lié au milieu s'ajoute un biais anatomique. Les animaux aux parties dures robustes résistent bien mieux à la décomposition et à l'érosion que ceux aux tissus fragiles, et sont donc surreprésentés dans le registre fossile. Une étude de 2025 sur les lézards et les serpents fossiles le confirme : la qualité de leurs fossiles dépend surtout de leur anatomie, de leur taille et de leur milieu de dépôt, bien plus que de l'effort de fouille [26]. Le registre fossile des dinosaures, comme celui de toute autre lignée, n'est donc jamais un échantillon neutre du monde disparu. Il a été façonné, à chaque étape, par la géographie, la chimie et le hasard.

Perspectives

Le fossile que l'on admire derrière une vitrine est le produit d'une succession de hasards favorables : un enfouissement rapide, une eau à la chimie propice, des millions d'années sans érosion destructrice, puis un humain qui passe au bon endroit. Chaque maillon aurait pu céder, et l'immense majorité des dinosaures n'a laissé aucune trace. Ce constat donne toute sa valeur à ce qui a survécu. Chaque fossile n'est pas seulement un reste d'animal : c'est aussi une improbabilité qui, contre toute attente, s'est réalisée.