Le mot « dinosaure » ne date que de 1842, mais les hommes croisent des os de dinosaures depuis bien plus longtemps. Dégagés par l'érosion, mis au jour par les carriers, les mineurs ou les laboureurs, ces ossements gigantesques ont nourri pendant des siècles les légendes de dragons, de griffons et de géants, bien avant que quiconque ne songe à y voir les restes d'animaux disparus. Cet article retrace ce long cheminement : des premières rencontres, plus ou moins bien interprétées, jusqu'à la révolution des dinosaures à plumes.

Une précaution avant de commencer : pour les périodes anciennes, il est presque toujours impossible de savoir quels fossiles les auteurs de l'époque avaient sous les yeux. Beaucoup des « dinosaures avant les dinosaures » que l'on trouve dans la littérature de vulgarisation sont des hypothèses séduisantes, pas des faits établis. On indique donc, à chaque étape, ce que disent réellement les sources et ce qui relève de l'interprétation moderne.

Avant la science : os de dragons, de géants et de griffons

Grèce : serpents ailés et griffons

La plus ancienne description d'un amas d'ossements fossiles souvent citée est celle d'Hérodote (v. 484-425 av. J.-C.). Dans ses Histoires, il raconte s'être rendu en Arabie, presque en face de la ville de Buto, pour enquêter sur les serpents ailés : « J'y vis des épines dorsales et des côtes de serpents en si grand nombre qu'il est impossible de les décrire ; il y avait une multitude de tas de côtes, les uns grands, les autres petits, les autres moyens. » La légende locale voulait que ces serpents ailés, venus d'Arabie, soient arrêtés à l'entrée d'un défilé par les ibis, ce qui expliquait la vénération des Égyptiens pour cet oiseau [1].

Hérodote ne décrit ni crâne, ni membres, ni forme reconnaissable : il s'agit très probablement d'un gisement d'os de gros vertébrés, mais rien ne permet de dire lesquels — et encore moins de parler de dinosaures.

Les griffons (créature mi-lion, mi-oiseau de proie, gardienne de l'or) relèvent d'un autre dossier. Ils apparaissent chez les auteurs grecs à partir des récits d'Aristéas de Proconnèse (VIIe siècle av. J.-C.), rapportés par Hérodote : au-delà des steppes de l'Asie centrale, les Arimaspes, peuple d'hommes à un seul œil, dérobent aux griffons l'or qu'ils gardent. Pline l'Ancien est le premier à leur attribuer explicitement des ailes et des oreilles longues, et à raconter qu'ils pondent leurs œufs dans des nids garnis de pépites d'or [3].

En 2000, l'historienne des sciences Adrienne Mayor a proposé dans The First Fossil Hunters que ce mythe soit né de la rencontre entre des prospecteurs d'or nomades et les squelettes de Protoceratops qui affleurent dans le désert de Gobi : un quadrupède au bec crochu, dont les squelettes se dégagent du sable près des gisements d'or [2]. L'idée est séduisante et l'ouvrage a été salué comme une nouvelle façon d'aborder les mythes antiques. Mais elle est contestée : des créatures hybrides à tête d'oiseau sont représentées au Proche-Orient bien avant que les Grecs n'aient pu voir de fossiles de Gobi ; l'anatomie du griffon dans l'art grec s'explique par le lion et l'aigle ; et les textes anciens décrivent des animaux vivants, jamais des squelettes [3]. L'hypothèse reste donc, au mieux, plausible pour une partie du mythe, et non démontrée.

Squelette fossile de Protoceratops andrewsi, dinosaure à bec du Crétacé supérieur de Mongolie, souvent cité comme source possible du mythe du griffon

Source : Wikimedia Commons, James St. John, CC BY 2.0.

Rome : les « os de géants » d'Auguste

Dans sa Vie d'Auguste, l'historien romain Suétone (v. 70 – après 120) note que l'empereur ornait ses villas moins de statues et de tableaux que de curiosités remarquables par leur ancienneté ou leur rareté : à Capri, « les membres énormes de monstres marins et de bêtes sauvages, que certains appellent les os des géants », ainsi que les armes des anciens héros [4].

La description est trop sommaire pour identifier les fossiles. Il s'agit vraisemblablement de restes de grands mammifères disparus (des éléphants ou des proboscidiens fossiles par exemple, bien plus que de dinosaures, absents des roches de la région), mais le passage reste remarquable : c'est l'un des plus anciens témoignages d'un collectionneur d'ossements fossiles, qui plus est attesté à la tête d'un empire.

Statue d'Auguste dite « de Prima Porta », conservée aux Musées du Vatican

Source : Wikimedia Commons, Till Niermann, CC BY-SA 3.0.

Chine : les « os de dragon »

En Chine, les « os de dragon » (long gu) sont utilisés en médecine traditionnelle depuis très longtemps : des textes médicaux du IIIe siècle av. J.-C. les prescrivent déjà contre la dysenterie, certains troubles cardiaques et d'autres maux [V1]. Cette pharmacopée a alimenté pendant des siècles un commerce de fossiles, extraits par des paysans et broyés en poudre.

Fragments d'« os de dragon » (long gu), des os fossiles de mammifères utilisés en médecine traditionnelle est-asiatique

Source : Wikimedia Commons, Hanabishi, CC BY-SA 3.0.

Le texte le plus célèbre est celui de Chang Qu (v. 291-361), auteur de la Huayang guozhi, chronique de la région de Huayang (l'actuel Sichuan). Il y rapporte, vers le milieu du IVe siècle, que le comté de Wucheng produit des os de dragon : « On en extrait des os de dragon. On raconte que des dragons s'envolèrent de ces montagnes, mais que, trouvant les portes du ciel fermées, ils ne purent entrer, tombèrent morts en cet endroit, puis s'enfoncèrent dans la terre » [V1]. Le paléontologue chinois Dong Zhiming a proposé en 1988 que ce passage décrive un gisement de dinosaures aujourd'hui situé quelque part dans le Sichuan — sans pouvoir identifier avec certitude le comté actuel correspondant à l'ancien Wucheng, dont les roches sont par endroits effectivement d'âge jurassique [V2].

Cette lecture est raisonnable mais non prouvée. Le texte est trop peu détaillé pour trancher, et les collections d'« os de dragon » étudiées aux XIXe et XXe siècles par les naturalistes occidentaux se sont révélées composées surtout de restes de mammifères du Pléistocène (notamment des dents de chevaux fossiles Hipparion), sans dinosaures [V1]. Le Sichuan est aujourd'hui l'une des régions du monde les plus riches en dinosaures, mais l'existence d'un lien ancien, continu, entre les dragons chinois et ces fossiles reste à démontrer.

Moyen Âge : le dragon de Klagenfurt

Au Moyen Âge, les os et crânes géants trouvés au hasard des chantiers sont conservés comme reliques de dragons. L'exemple le mieux documenté se trouve à Klagenfurt, en Autriche. D'après la tradition, un crâne énorme est découvert en 1335 dans une gravière aux portes de la ville, puis conservé à l'hôtel de ville comme le crâne d'un lindwurm, le dragon de la légende locale [5].

Lorsque la ville fait ériger sa fontaine monumentale, à partir de 1590 (achevée en 1636), le sculpteur Ulrich Vogelsang emprunte le crâne pour servir de modèle à la tête du dragon. Ce n'est qu'en 1840 que le paléontologue Franz Unger montre qu'il s'agit d'un crâne de rhinocéros laineux (Coelodonta antiquitatis) [5]. La sculpture a parfois été présentée comme la toute première reconstitution d'un animal disparu, même si certains historiens jugent l'influence directe du crâne sur la statue plus présumée que démontrée [5]. Le crâne est aujourd'hui conservé au Landesmuseum de Carinthie.

La fontaine du Lindwurm à Klagenfurt (Autriche), dont la tête du dragon aurait été modelée sur un crâne de rhinocéros laineux

Source : Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Renaissance : les fossiles deviennent des restes d'êtres vivants

À la Renaissance, la question change de nature : les fossiles sont-ils bien les restes d'êtres qui ont vécu ? Pendant des siècles, on avait hésité entre plusieurs explications : « jeux de la nature » produits par la pierre elle-même, restes de créatures noyées lors du Déluge biblique, ou encore os de géants et de monstres.

Léonard de Vinci (1452-1519) s'y attaque dans le Codex Leicester, rédigé autour de 1506-1510. Il y réfute l'idée que les coquillages marins trouvés au sommet des montagnes aient été apportés par le Déluge : si tel avait été le cas, argumente-t-il, ils seraient mêlés en désordre dans la boue, et non rangés en couches régulières comme on les observe. Pour lui, ces montagnes ont d'abord été des fonds marins, lentement soulevés [V3].

Tous n'ont pas cette lucidité. Le naturaliste bolonais Ulisse Aldrovandi (1522-1605), qui a beaucoup fait pour l'histoire naturelle et pour le mot « géologie » lui-même, décrit dans ses ouvrages des dragons qui n'ont rien de fossile. Le 13 mai 1572, un « dragon monstrueux » découvert près de Bologne lui est remis : un bipède à long cou et à longue queue écailleuse, qu'il expose dans son musée. Une étude parue en 2013 a conclu qu'il s'agissait d'un faux de taxidermiste, assemblé à partir d'une couleuvre à collier, de pattes de crapaud commun et d'un milieu de corps de poisson [6]. Le « dragon de Bologne », souvent cité à tort comme un dragon médiéval ou un fossile, est donc une supercherie de la Renaissance.

Le déclic vient de la comparaison anatomique. En octobre 1666, on livre à Nicolas Sténon la tête d'un grand requin échoué près de Livourne. Il la dissèque et publie ses conclusions en 1667 : les glossopètres (« pierres-langues » que l'on trouvait dans certaines roches et que la tradition prenait pour des langues de serpents pétrifiées) sont en réalité des dents de requin fossilisées, tombées autrefois au fond de la mer puis prises dans des sédiments aujourd'hui émergés [7].

Le chemin est encore long. En 1726, le Suisse Johann Jakob Scheuchzer décrit dans sa Lithographia Helvetica un squelette fossile trouvé à Öhningen, qu'il baptise Homo diluvii testis, l'« homme témoin du Déluge », y voyant les restes d'un humain noyé lors du cataclysme biblique [V4]. Il faudra attendre le début du XIXe siècle pour que Georges Cuvier y reconnaisse, sans ambiguïté, une salamandre géante disparue [V4]. Cuvier avait déjà démontré, dès 1796, la réalité de l'extinction en comparant les éléphants actuels et fossiles [V5] : l'idée que des espèces entières aient pu disparaître, jusque-là impensable, est désormais admise. La voie est ouverte aux dinosaures.

Fossile de salamandre géante d'Öhningen, décrit en 1726 par Scheuchzer comme « l'homme témoin du Déluge » (Homo diluvii testis)

Source : Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

1677 : le premier os de dinosaure illustré

En 1677, le naturaliste anglais Robert Plot publie dans son Natural History of Oxfordshire le dessin d'un fragment d'os massif trouvé dans une carrière de Cornwell, dans l'Oxfordshire. Trop grand pour appartenir à un animal connu, Plot conclut qu'il s'agit du fémur d'un géant humain [8]. Près d'un siècle plus tard, en 1763, le naturaliste Richard Brookes republie le dessin sous une légende pour le moins... particulière : Scrotum humanum [8]. L'os a depuis été perdu, mais sa forme et sa provenance géologique correspondent à celles d'un fémur de Megalosaurus — ce qui en fait, sans doute, le premier reste de dinosaure jamais illustré dans un ouvrage scientifique, un siècle et demi avant que quiconque ne comprenne ce qu'il regardait vraiment.

Planche gravée par Michael Burghers pour la Natural History of Oxfordshire (1677) de Robert Plot, représentant le fragment de fémur — republié en 1763 sous la légende Scrotum humanum

Source : Wikimedia Commons (domaine public).

Il faudra attendre encore soixante ans pour que la science commence à donner un sens à ce genre de trouvailles.

Les premiers noms : Megalosaurus et Iguanodon

Megalosaurus, le premier dinosaure formellement nommé

En février 1824, le géologue et pasteur William Buckland présente devant la Geological Society of London une série d'ossements géants extraits d'une carrière de Stonesfield, dans l'Oxfordshire. Il les attribue à un reptile disparu de taille colossale, qu'il baptise Megalosaurus (« grand lézard ») [9]. Publiée la même année dans les Transactions of the Geological Society, cette description fait de Megalosaurus le premier genre de dinosaure formellement et validement nommé dans la littérature scientifique — même si le mot « dinosaure » lui-même n'existe pas encore.

Planche originale de William Buckland (1824) représentant la mâchoire fossile de Megalosaurus découverte à Stonesfield, publiée dans les Transactions of the Geological Society of London

Source : Wikimedia Commons (domaine public).

Iguanodon : des dents trouvées au bord d'une route

L'année précédente, en 1822, la femme du médecin de campagne Gideon Mantell, Mary Ann Mantell, remarque des dents fossilisées brillant dans les gravats au bord d'un chemin du Sussex — du moins le veut la légende, popularisée bien après les faits [10]. Gideon Mantell soumet les dents à plusieurs experts. Georges Cuvier, une des plus grandes autorités de l'époque en anatomie comparée, songe d'abord à un poisson, avant de suggérer qu'il pourrait s'agir d'un reptile herbivore inconnu. Mantell compare alors les dents à celles d'un iguane vivant, conservé au Hunterian Museum de Londres, avec l'aide du conservateur William Clift et de son assistant Samuel Stutchbury : la ressemblance est frappante, à l'échelle près — les dents fossiles sont plusieurs fois plus grandes [10]. Mantell publie sa description en 1825 sous le nom d'Iguanodon (« dent d'iguane ») [11].

Planche du mémoire de Mantell (1825) comparant les dents fossiles d'Iguanodon à la mâchoire d'un iguane vivant

Source : Wikimedia Commons (domaine public).

1842 : Richard Owen invente les « dinosaures »

En juillet 1841, l'anatomiste Richard Owen présente devant la British Association un rapport fleuve sur les reptiles fossiles britanniques — un discours qui aurait duré deux heures. Owen y remarque un point commun frappant entre Megalosaurus, Iguanodon et un troisième genre décrit par Mantell en 1833, Hylaeosaurus : chez les trois, plusieurs vertèbres de la base de la colonne vertébrale — le sacrum — sont soudées entre elles, une caractéristique absente chez les reptiles actuels. Il en déduit également que leurs membres se plaçaient directement sous le corps, à la manière des mammifères, plutôt qu'écartés sur les côtés comme chez les lézards [12].

Dans la version écrite de son rapport, publiée en 1842, Owen regroupe ces animaux dans un ordre nouveau qu'il nomme Dinosauria, du grec deinos (« terriblement grand », plus que « terrible » au sens de la traduction popularisée plus tard) et sauros (« lézard ») [12]. Le mot « dinosaure » vient de naître.

Portrait du naturaliste britannique Richard Owen (1804-1892), qui invente en 1842 le terme « Dinosauria »

Source : Wikimedia Commons (domaine public).

1854 : le Crystal Palace et le dîner dans l'Iguanodon

Quand le Crystal Palace, la grande verrière de l'Exposition universelle de Londres, est reconstruit à Sydenham en 1852, Owen commande au sculpteur Benjamin Waterhouse Hawkins une série de reconstitutions grandeur nature des animaux disparus, dinosaures compris. Ce sont les toutes premières statues de dinosaures jamais réalisées au monde.

Pour célébrer l'achèvement du moule de l'Iguanodon, Hawkins organise, le 31 décembre 1853, un dîner resté célèbre : une vingtaine de convives — scientifiques et notables, Owen en bout de table — prennent place à l'intérieur même de la carcasse en construction du plus grand des Iguanodon [13].

« Dîner dans l'Iguanodon », gravure publiée dans l'Illustrated London News d'après un dessin de Benjamin Waterhouse Hawkins, célébrant le 31 décembre 1853 l'achèvement du moule de la statue d'Iguanodon au Crystal Palace

Source : The Public Domain Review (domaine public).

Ces reconstitutions, aujourd'hui encore visibles dans le parc de Crystal Palace, comportent des erreurs restées célèbres. Faute de mieux, l'équipe de Hawkins place l'éperon osseux caractéristique du pouce de l'Iguanodon... sur le bout de son museau, en guise de corne nasale, un peu à la manière d'un rhinocéros [14]. L'erreur ne sera corrigée qu'un quart de siècle plus tard.

1858 : Hadrosaurus, le premier squelette de dinosaure monté

Vers 1838, le fermier John Estaugh Hopkins, en creusant une fosse à marne près de la rivière Cooper, à Haddonfield (New Jersey), était tombé sur de gros ossements — sans en comprendre l'importance, au point d'en distribuer quelques-uns à des visiteurs curieux. Vingt ans plus tard, l'avocat et géologue amateur William Parker Foulke, membre de l'Academy of Natural Sciences de Philadelphie, entend parler de cette vieille trouvaille en visitant la région, en pressent l'intérêt et obtient l'autorisation de fouiller la fosse [15].

L'excavation a lieu en octobre 1858, avec le concours du Dr Joseph Leidy. Elle met au jour un squelette remarquablement complet pour l'époque — à l'exception notable du crâne —, dont le fémur, long d'environ 1,20 m, laisse deviner un animal d'au moins 7,5 m. Leidy publie une première description dès 1858 devant l'Academy of Natural Sciences [16], sous le nom d'Hadrosaurus foulkii ; il y avance, à partir de l'orientation du bassin, que l'animal a pu se tenir et se déplacer debout, sur ses seules pattes arrière — la toute première suggestion qu'un dinosaure ait pu être, au moins occasionnellement, bipède [15]. C'est aussi le premier dinosaure connu en Amérique du Nord autrement que par des dents isolées, et l'un des squelettes de dinosaures les plus complets connus au monde à cette date.

En 1868, le sculpteur Benjamin Waterhouse Hawkins — déjà responsable des statues du Crystal Palace quatorze ans plus tôt — monte le squelette à l'Academy of Natural Sciences de Philadelphie, sous la supervision de Leidy. Faute de crâne et de plusieurs autres pièces, le montage combine ossements originaux et moulages complémentaires ; ce n'est donc pas un squelette réel debout à proprement parler, mais un assemblage soigneusement documenté. Il s'agit néanmoins du tout premier squelette de dinosaure jamais monté et exposé au public dans le monde — à distinguer des statues du Crystal Palace, qui n'étaient pas des squelettes. L'exposition attire une foule considérable (environ 100 000 visiteurs cités par certaines sources) et contribue à lancer la « dinomania » aux États-Unis [15].

L'atelier de Benjamin Waterhouse Hawkins à l'Arsenal de Central Park (New York) vers 1868 : au centre, le squelette d'Hadrosaurus dressé sur ses pattes arrière ; à gauche, une sculpture grandeur nature d'Hadrosaurus ; à droite, des cerfs géants (Megaloceros)

Source : Wikimedia Commons, gravure publiée dans le 12e rapport annuel des commissaires de Central Park (1869), domaine public.

Hadrosaurus foulkii est devenu le fossile officiel de l'État du New Jersey le 13 juin 1991, au terme d'une campagne de près de dix ans menée par une classe d'élèves de primaire de Haddon Township ; le gouverneur Jim Florio a signé la loi en présence d'une centaine d'écoliers [15].

1878 : Bernissart redresse l'Iguanodon

En mars 1878, des mineurs de la houillère de Bernissart, en Belgique, tombent à 322 mètres de profondeur sur une poche d'argile truffée d'ossements recouverts de pyrite. Le télégramme envoyé le 12 avril au Musée royal de Belgique ne laisse aucun doute sur l'ampleur de la découverte. Au total, une trentaine de squelettes d'Iguanodon, remarquablement complets, seront extraits de la mine [17].

Le paléontologue belge Louis Dollo supervise le premier montage des squelettes en 1882. Contrairement à la posture quadrupède et voûtée du Crystal Palace, Dollo conclut, sur la base de la forme de la colonne vertébrale et par analogie avec les oiseaux coureurs actuels (autruches, casoars), que l'Iguanodon se tenait debout sur ses pattes arrière, la queue légèrement relevée à la manière d'un kangourou [17]. L'éperon du pouce, correctement replacé cette fois sur la main, achève de corriger l'erreur du Crystal Palace.

Un squelette d'Iguanodon de Bernissart monté selon l'interprétation bipède de Louis Dollo, conservé à l'Institut royal des sciences naturelles de Belgique

Source : Wikimedia Commons.

La posture de Dollo, elle-même, sera révisée près d'un siècle plus tard : dans les années 1980, le paléontologue britannique David Norman montre que la colonne vertébrale se tenait en réalité à peu près à l'horizontale, et que l'Iguanodon se déplaçait davantage à quatre pattes qu'en kangourou bipède [17].

La guerre des os : Cope contre Marsh

De la fin des années 1860 aux années 1890, deux paléontologues américains, Edward Drinker Cope (1840-1897) et Othniel Charles Marsh (1831-1899), se livrent une rivalité d'une intensité rare, restée dans l'histoire sous le nom de Bone Wars (« guerre des os ») [V6][18]. D'abord amis, ils se brouillent à la fin des années 1860 : Marsh soudoie en secret les exploitants de la fosse de Haddonfield, puis ne cesse plus de rappeler l'erreur de Cope, qui avait placé la tête de l'Elasmosaurus au bout de la queue [19][20]. À partir de 1872, la querelle gagne l'Ouest américain et les grands gisements jurassiques de Como Bluff et de la formation de Morrison : ouvriers débauchés, espionnage, fossiles détruits pour priver l'autre de toute information [19]. Elle s'achève sur un scandale public dans le New York Herald en 1890, qui laisse les deux hommes discrédités puis ruinés [V6][19].

Portraits d'Othniel Charles Marsh (à gauche) et d'Edward Drinker Cope (à droite), les deux rivaux de la « guerre des os »

Source : Wikimedia Commons (domaine public).

Le bilan est paradoxal. Marsh nomme environ 80 espèces de dinosaures et Cope 56, alors que l'on n'en connaissait qu'une dizaine en Amérique du Nord avant eux, dont des genres devenus emblématiques : Stegosaurus, Allosaurus, Diplodocus ou Triceratops pour l'un, Camarasaurus ou Coelophysis pour l'autre [19][V6]. Mais la précipitation a un coût : beaucoup de ces noms sont aujourd'hui des synonymes, et Brontosaurus a porté jusqu'en 1975 le crâne d'un Camarasaurus, avant de ne retrouver son statut de genre valide qu'en 2015 [21][22].

L'histoire complète de cette rivalité est racontée dans l'article La guerre des os : Cope contre Marsh.

1884-1917 : l'Amérique du Nord après la guerre des os

Cope et Marsh épuisés, la fièvre des grands gisements ne retombe pas pour autant : elle change simplement de visage, portée désormais par des institutions (musées, universités, mécènes) plutôt que par deux rivaux isolés — et elle finit par gagner le Canada.

Bone Cabin Quarry (1898-1905)

À l'été 1897, Walter Granger, collecteur de l'American Museum of Natural History (AMNH), repère un coteau du Wyoming jonché de fragments d'os de dinosaures, près duquel se dresse une cabane de berger entièrement bâtie en os fossilisés — d'où le nom de Bone Cabin Quarry. Le site, à quelques dizaines de kilomètres de Como Bluff, appartient à la même formation de Morrison. La découverte, gardée secrète le temps de réunir les moyens nécessaires, donne lieu à partir de 1898 à une campagne de fouilles dirigée par Henry Fairfield Osborn, conservateur de l'AMNH, avec Granger sur le terrain [23].

En sept années de fouilles (1898-1905), sur une surface d'excavation étonnamment restreinte où les squelettes s'entassaient les uns sur les autres, l'AMNH en extrait plusieurs centaines d'éléments, emballés dans plus de 250 caisses pour un poids total avoisinant les 45 tonnes. Le site livre notamment des sauropodes (dont un Apatosaurus monté à l'AMNH en 1905) ainsi que Stegosaurus et Allosaurus, et constitue la localité type du petit théropode Ornitholestes hermanni, décrit par Osborn en 1903 [23].

Dégagement d'un fossile à Bone Cabin Quarry (Wyoming) en 1898, première année des fouilles de l'American Museum of Natural History

Source : Wikimedia Commons, photographe inconnu, publiée dans The Century Magazine (1904), domaine public.

Tyrannosaurus rex (1902-1905)

En 1902, une expédition de l'American Museum of Natural History dirigée par Barnum Brown met au jour, dans la formation de Hell Creek (Montana), le squelette partiel d'un grand théropode carnivore. Henry Fairfield Osborn le décrit en 1905 dans le Bulletin du musée sous le nom de Tyrannosaurus rex, le « lézard tyran roi » [24]. Dans le même article, il nomme aussi Dynamosaurus imperiosus à partir d'un second spécimen, avant de reconnaître l'année suivante qu'il s'agit de la même espèce : Tyrannosaurus, apparu une page plus tôt dans la publication, garde la priorité [24]. Le plus célèbre des dinosaures reçoit ainsi son nom scientifique, plus de quatre-vingts ans après Megalosaurus.

Maquette de deux squelettes de Tyrannosaurus se disputant une carcasse, réalisée pour l'American Museum of Natural History et publiée par Osborn en 1913, dans la posture dressée que l'on prêtait alors à l'animal

Source : Wikimedia Commons, H. F. Osborn, Bulletin of the American Museum of Natural History, 32 (1913), domaine public.

La suite de son histoire, de Sue à Stan, est racontée dans l'article Spécial Tyrannosaurus rex.

La « momie » de Sternberg (1908)

Charles H. Sternberg, chasseur de fossiles indépendant travaillant alors sous contrat pour le British Museum of Natural History, découvre en août 1908, près de Lance Creek (Converse County, Wyoming), un squelette d'hadrosauridé alors nommé Trachodon (aujourd'hui rattaché à Edmontosaurus annectens). L'animal, couché sur le dos, la tête ramenée sous le corps, a conservé sur près des deux tiers de sa surface corporelle l'empreinte fossilisée de sa peau — la première fois qu'un squelette de dinosaure était retrouvé avec une telle étendue de tissus mous préservés [25].

Henry Fairfield Osborn obtient le spécimen pour l'AMNH, devançant d'autres institutions intéressées. Il en présente une première note en 1911, où apparaît l'expression « momie de dinosaure » restée célèbre, avant d'en publier la description détaillée en 1912 [25]. Cette découverte apporte la première preuve directe et détaillée de la texture de peau d'un dinosaure, et contribue à remettre en cause les théories alors en vogue d'un mode de vie aquatique chez les hadrosauridés.

La « momie » d'Edmontosaurus annectens (AMNH 5060) découverte par Charles H. Sternberg en 1908, montrant de vastes empreintes de peau fossilisée ; photographie publiée par Osborn en 1912

Source : Wikimedia Commons, A. E. Anderson (1912), domaine public.

Dinosaur National Monument (1909-1915)

Le 17 août 1909, Earl Douglass, paléontologue de terrain du Carnegie Museum of Natural History (Pittsburgh), envoyé par le musée pour trouver des ossements de dinosaures montables, repère près de Vernal (Utah) huit vertèbres caudales en connexion anatomique, qu'il identifie sur le moment comme appartenant à un sauropode géant [26].

Financées par le magnat Andrew Carnegie, les fouilles du Carnegie Quarry, dans la formation de Morrison, se poursuivent jusqu'en 1922-1924. Elles livrent notamment l'holotype d'Apatosaurus louisae (nommé en l'honneur de l'épouse de Carnegie), l'un des squelettes de sauropode les plus complets connus à l'époque, ainsi que du matériel de Diplodocus — plus de 350 tonnes de fossiles au total, expédiées en train jusqu'à Pittsburgh. Le 4 octobre 1915, le président Woodrow Wilson proclame la création de Dinosaur National Monument pour protéger le site [26].

Le Canada entre dans la course (1884-1917)

Au Canada, l'histoire commence plus tôt, et presque par hasard. En 1884, le géologue Joseph Burr Tyrrell, de la Commission géologique du Canada, explore la vallée de la rivière Red Deer (près de l'actuelle Drumheller, Alberta) à la recherche de gisements de charbon — pas de fossiles — lorsqu'il tombe sur un crâne partiel de dinosaure carnivore, le premier théropode jamais découvert au Canada [27]. Son identification prend des décennies : Edward Drinker Cope le rattache en 1892 à l'espèce Laelaps incrassatus ; Lawrence Lambe le redécrit en détail et le renomme Dryptosaurus incrassatus en 1903-1904 ; puis Henry Fairfield Osborn, constatant qu'il diffère du véritable Dryptosaurus, en fait en 1905 le genre Albertosaurus sarcophagus [27].

Lawrence Lambe, entré à la Commission géologique du Canada comme artiste avant d'en devenir le paléontologue des vertébrés en 1903, mène dès 1897 les premières prospections systématiques le long de la rivière Red Deer. Il y décrit, entre autres, Centrosaurus apertus en 1904 (à partir d'un spécimen qu'il avait lui-même trouvé en 1901), Styracosaurus albertensis en 1913, Chasmosaurus et Gorgosaurus en 1914 [V7].

À partir de 1910, l'American Museum of Natural History envoie à son tour Barnum Brown fouiller les badlands de la rivière Red Deer, qu'il explore depuis deux barges à fond plat servant à la fois de plateforme d'excavation et de campement flottant, faute de routes praticables. En cinq saisons (1910-1915), Brown en rapporte du matériel représentant plusieurs dizaines d'espèces de dinosaures, dont le hadrosauridé Corythosaurus, dont il décrit en 1914 le spécimen type aux empreintes de peau remarquablement conservées [28]. Craignant de voir le patrimoine fossile canadien entièrement expédié à New York, la Commission géologique du Canada engage à son tour, dès 1912, Charles H. Sternberg et ses fils pour fouiller la même rivière — une compétition amicale entre les deux équipes restée dans les mémoires sous le nom de « Great Canadian Dinosaur Rush » (1910-1917) [28].

La barge Mary Jane de l'American Museum of Natural History sur la rivière Red Deer (Alberta) en 1911 ; de gauche à droite : Henry Fairfield Osborn, le cuisinier Fred Saunders et Barnum Brown

Source : Wikimedia Commons, American Museum of Natural History (1911), domaine public.

C'est de ces années de fouilles concurrentes que naîtra, bien plus tard, le Dinosaur Provincial Park, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1979 [V8].

1909-1913 : Tendaguru, la ruée allemande vers l'Afrique

Le gisement de Tendaguru est signalé en 1906 par Bernhard Sattler, un pharmacien et ingénieur des mines allemand, à qui des ouvriers locaux ont montré d'énormes ossements près de la colline de Tendaguru, en Afrique orientale allemande (l'actuelle Tanzanie). Le paléontologue Eberhard Fraas visite le site en 1907 et en rapporte deux squelettes partiels de taille colossale [29].

Le Museum für Naturkunde de Berlin organise alors, entre 1909 et 1913, l'une des plus grandes campagnes de fouilles de l'histoire de la paléontologie. Elle est dirigée par Werner Janensch, avec Edwin Hennig pour adjoint ; Hans Reck et son épouse Ina prennent la direction de la saison 1912 [29]. L'entreprise, présentée comme une affaire d'ambition nationale de l'Empire allemand, mobilise un très grand nombre de fouilleurs et de porteurs africains, qui creusent les carrières et acheminent les ossements jusqu'au port de Lindi. Au total, environ 225 tonnes de fossiles sont expédiées à Berlin [29].

Porteurs en marche avec des vivres pour les fouilles de dinosaures de Tendaguru, près de Lindi (Tanzanie), photographiés par le chef d'expédition Werner Janensch en 1909

Source : Wikimedia Commons (domaine public).

Le résultat est une faune jurassique entièrement nouvelle : le géant Brachiosaurus brancai (aujourd'hui rebaptisé Giraffatitan), le stégosaure Kentrosaurus, les petits sauropodes Dicraeosaurus, le diplodocidé Tornieria ou le théropode Elaphrosaurus [29]. Tendaguru reste aujourd'hui les couches du Jurassique supérieur les plus riches d'Afrique, et son matériel constitue l'ensemble le mieux connu de tout l'ancien continent du Gondwana [29]. Le squelette de Giraffatitan monté à Berlin dans les années 1930 compte encore parmi les plus grands squelettes de dinosaures exposés au monde. Une expédition du British Museum poursuit les recherches de 1924 à 1931, avec des récoltes plus fragmentaires [29].

Le squelette monté de Giraffatitan brancai (ex-Brachiosaurus brancai), issu des fouilles de Tendaguru, au Museum für Naturkunde de Berlin

Source : Wikimedia Commons, Axel Mauruszat, licence Attribution (Wikimedia Commons).

1922-1971 : les grandes expéditions d'Asie centrale

Roy Chapman Andrews dans le Gobi (1922-1930)

Dans les années 1920, le désert de Gobi devient le théâtre d'une entreprise sans précédent. L'American Museum of Natural History y envoie, sous la direction de Roy Chapman Andrews et avec l'appui de Henry Fairfield Osborn, une série d'expéditions motorisées : des voitures Dodge ravitaillées par des caravanes de chameaux, au départ de Pékin. Leur objectif n'est pas de trouver des dinosaures, mais « les plus anciens restes humains d'Asie », selon la théorie alors en vogue d'une origine asiatique de l'humanité [30].

L'homme fossile du Gobi restera introuvable, mais les expéditions rapportent des dinosaures jusqu'alors inconnus, notamment Protoceratops, Oviraptor et Velociraptor, et des mammifères fossiles [30]. Le 13 juillet 1923, l'équipe est la première au monde à découvrir des œufs de dinosaures, aux Flaming Cliffs (« falaises embrasées »). On les attribue d'abord à Protoceratops, très abondant dans ces couches [30].

Membres de la troisième expédition asiatique de l'American Museum of Natural History au campement d'Irden Manha (Mongolie), au début des années 1920 ; au rang du milieu, de gauche à droite : Walter Granger, Henry Fairfield Osborn, Roy Chapman Andrews, Frederick K. Morris et Peter Kaisen ; parmi les hommes debout figure George Olsen, découvreur du premier nid de dinosaure

Source : Wikimedia Commons, photographe inconnu (1922-1924), domaine public.

L'un des squelettes découverts près d'un nid d'une quinzaine d'œufs reçoit en 1924, de la part d'Osborn, le nom d'Oviraptor philoceratops, littéralement « voleur d'œufs amateur de cératopsiens » : l'animal semblait surpris en pleine razzia [31]. Il faudra attendre soixante-dix ans pour que ce verdict soit renversé. Au milieu des années 1990, la découverte d'un embryon de théropode dans des œufs de la même formation, puis celle de plusieurs oviraptoridés fossilisés en position de couvaison, accroupis au-dessus des œufs, les pattes avant refermées autour du nid, montrent que l'œuf n'était pas volé : l'animal couvait ses propres œufs, et ceux-ci lui appartenaient bien, et non à Protoceratops [30][31]. Comme pour l'Elasmosaurus de Cope, la première interprétation avait été spectaculaire, plausible et fausse.

Nid d'œufs de dinosaure tel qu'il a été dégagé en Mongolie par l'expédition de l'American Museum of Natural History, avec le pinceau et le crochet du fouilleur ; présentés à l'époque comme des œufs de Protoceratops, ces œufs allongés sont aujourd'hui attribués aux oviraptoridés

Source : Wikimedia Commons, photographie de l'American Museum of Natural History reproduite dans E. H. Colbert, The Dinosaur Book (1951), sans restriction de droits connue.

Russes et Polonais (1946-1971)

Après la Seconde Guerre mondiale, la Mongolie devient un terrain d'exploration soviétique. En 1946, une expédition soviéto-mongole dirigée par le paléontologue et écrivain de science-fiction Ivan Efremov met au jour, dans la formation de Nemegt, un grand crâne de théropode et des vertèbres ; trois autres crânes, associés à des squelettes, sont découverts en 1948 et 1949. Le plus remarquable donne son nom à Tarbosaurus efremovi, cousin asiatique du Tyrannosaurus [V9].

Chantier de fouilles de l'expédition paléontologique soviéto-mongole dirigée par Ivan Efremov, en 1949 : les fouilleurs dégagent les ossements et préparent des blocs plâtrés pour le transport (image extraite du film documentaire consacré à l'expédition)

Source : Wikimedia Commons, image extraite du film « Troisième expédition paléontologique de l'Académie des sciences de l'URSS en Mongolie » (1949), réal. V. Martynyuk, opérateur N. L. Prozorovsky, studio de films de vulgarisation scientifique de Moscou, domaine public en Russie.

Dans les années 1960, le relais est pris par les expéditions polono-mongoles (1963-1971) de la paléontologue polonaise Zofia Kielan-Jaworowska, spécialiste des mammifères du Mésozoïque. Dans le bassin de Nemegt, elles exhument une vingtaine d'espèces de dinosaures, ainsi que des crocodiles, des lézards, des tortues et des oiseaux [32]. En 1965, elles découvrent deux bras de 2,40 m de long appartenant à un gigantesque ornithomimosaure, Deinocheirus, un animal si énigmatique que l'on n'en connaîtra un squelette plus complet qu'en 2014 [32]. Et en 1971 sort de terre l'un des fossiles les plus célèbres au monde : les « dinosaures qui se battent », un Velociraptor et un Protoceratops figés au moment du combat [32].

Les « dinosaures qui se battent » photographiés sur le terrain, à Tugrugeen Shireh (désert de Gobi), lors de leur dégagement par l'expédition polono-mongole en août 1971 : un Velociraptor et un Protoceratops figés au moment du combat

Source : Wikimedia Commons, T. Jerzykiewicz (1971), CC BY-SA 4.0.

1969-1986 : la renaissance des dinosaures

Ostrom et Deinonychus

Pendant l'essentiel du XXe siècle, les dinosaures restent perçus comme des reptiles lents, mal dégrossis, condamnés par leur propre lourdeur à l'extinction. Ce tableau bascule en 1969, lorsque le paléontologue de Yale John Ostrom publie sa monographie sur Deinonychus antirrhopus, un théropode du Crétacé inférieur du Montana [33].

Squelette monté de Deinonychus antirrhopus, exposé à l'American Museum of Natural History

Source : Wikimedia Commons, Daderot, domaine public (CC0).

L'anatomie des membres de Deinonychus — griffe rétractile en forme de faucille sur le deuxième orteil, proportions élancées, posture dressée sur les pattes arrière — suggère un chasseur agile et rapide, aux antipodes de l'image du reptile traînant. S'appuyant sur des travaux contemporains reliant la posture dressée au maintien d'une température corporelle élevée, Ostrom avance l'hypothèse que certains dinosaures, au moins, étaient des animaux actifs et peut-être partiellement à sang chaud. Son étudiant Robert Bakker va en faire la pierre angulaire d'un véritable changement de paradigme [V10].

En 1970, en examinant un spécimen au Teylers Museum, aux Pays-Bas, Ostrom identifie par ailleurs des similitudes anatomiques frappantes entre Deinonychus et Archaeopteryx — l'un des tout premiers oiseaux connus. Il publiera, sur la décennie suivante, les arguments d'une hypothèse qui allait devenir le nouveau consensus : les oiseaux ne descendent pas d'un ancêtre reptilien lointain, mais sont, au sens propre, des dinosaures — les derniers théropodes encore vivants [V10].

Bakker, l'avocat des dinosaures à sang chaud

Robert Bakker (né en 1945) étudie à Yale auprès d'Ostrom, puis passe son doctorat à Harvard [V11]. Dès 1968, il publie dans la revue Discovery un article au titre sans détour, « The superiority of dinosaurs » (« La supériorité des dinosaures »), premier volet de sa thèse d'une physiologie active, proche de celle des oiseaux et des mammifères [34]. Le grand public la découvre en avril 1975, avec son article « Dinosaur Renaissance » dans Scientific American, qui donne son nom au mouvement [V11][35]. La même année, le journaliste scientifique Adrian Desmond publie The Hot-Blooded Dinosaurs, qui répand ces idées bien au-delà du monde académique, non sans critiques sur son manque de ton scientifique [34].

Le paléontologue Robert Bakker en 2008

Source : Wikimedia Commons, Ed Schipul (2008), CC BY-SA 4.0.

Bakker ne se contente pas de l'anatomie de Deinonychus. Il rassemble un faisceau d'arguments, dont beaucoup restent débattus [V11][34] :

En 1986, son livre The Dinosaur Heresies (« Les hérésies des dinosaures ») rassemble et défend l'ensemble de ce programme devant un large public [V11][34]. Le combat est aussi médiatique : il est l'un des principaux artisans de la nouvelle image du dinosaure agile, intelligent et actif, qui triomphe avec le film Jurassic Park (1993), dont il fut conseiller scientifique [V11][34].

Ce qu'il en reste

Cinquante ans plus tard, le tableau est plus nuancé que la version militante des années 1970. Les dinosaures ne sont pas les reptiles lents d'avant 1969, et les oiseaux sont bien des dinosaures, mais « à sang chaud » ne veut pas dire « tous pareils » : les petites formes ont pu être de véritables endothermes, alors que les plus grandes ont pu conserver leur chaleur par simple inertie thermique, ou avoir un métabolisme intermédiaire [34]. En 2022, une étude publiée dans Nature, fondée sur des marqueurs chimiques préservés dans les os fossiles, conclut que l'ancêtre des dinosaures avait déjà un métabolisme élevé [36], mais une réanalyse publiée en 2023 estime que cette conclusion n'est pas suffisamment étayée par les données actuelles [V12]. La question est loin d'être close.

1980 : la fin des dinosaures, une hypothèse extraterrestre

La même décennie voit émerger une explication radicalement nouvelle à l'extinction des dinosaures non aviens. En 1980, le physicien (prix Nobel) Luis Alvarez, son fils le géologue Walter Alvarez et les chimistes Frank Asaro et Helen Michel publient dans Science la découverte d'une anomalie mondiale : partout où on l'a cherchée, la fine couche d'argile marquant la limite Crétacé-Paléogène contient une concentration d'iridium des centaines de fois supérieure à la normale [37]. Cet élément, rare dans la croûte terrestre mais abondant dans les astéroïdes, les conduit à proposer que la Terre a été percutée, il y a 66 millions d'années, par un objet extraterrestre d'environ 10 kilomètres de diamètre — un événement suffisamment brutal pour expliquer l'extinction simultanée des dinosaures non aviens et de la majorité des espèces marines [37].

L'hypothèse, d'abord accueillie avec un vif scepticisme par une partie de la communauté paléontologique, sera confirmée une décennie plus tard par l'identification du cratère de Chicxulub, au Mexique — la cicatrice géologique de l'impact lui-même.

Relief ombré du cratère de Chicxulub, sur la péninsule du Yucatán (Mexique), révélé par imagerie radar satellite

Source : Wikimedia Commons, NASA/JPL-Caltech (domaine public).

1993 : les géants d'Argentine

Tandis que la Chine s'apprête à bouleverser l'image des dinosaures avec les premières plumes fossiles (voir plus bas), la Patagonie argentine livre au même moment deux des plus grands dinosaures jamais découverts.

En 1993, Rubén Darío Carolini, mécanicien de métier et chasseur de fossiles amateur en contact régulier avec les paléontologues locaux, repère près de Villa El Chocón (Neuquén) le tibia d'un théropode géant. Décrit dès 1995 par Rodolfo Coria et Leonardo Salgado sous le nom de Giganotosaurus carolinii, à partir d'un squelette complet à environ 70 %, l'animal — estimé à 12-13 m de long pour 6 à 9 tonnes — est aussitôt présenté comme rivalisant en taille avec Tyrannosaurus rex, voire le dépassant [38]. Le débat reste ouvert aujourd'hui : les estimations de taille des deux genres se recoupent largement, et T. rex conserve pour sa part le record de force de morsure connu chez un animal terrestre.

Squelette monté de Giganotosaurus carolinii, présenté lors de l'exposition itinérante « Dinosaurios más allá de la extinción » à Coquimbo en 2022

Source : Wikimedia Commons, PaleoNeolitic, CC BY-SA 4.0.

La même région avait déjà livré, quelques années plus tôt, un géant plus énigmatique encore. En 1987, le fermier Guillermo Heredia trouve sur son ranch, près de Plaza Huincul, un os qu'il prend d'abord pour du bois pétrifié avant d'alerter le musée local. Décrit en 1993 par José Bonaparte et Rodolfo Coria sous le nom d'Argentinosaurus huinculensis, ce sauropode géant — connu seulement par des restes très fragmentaires (quelques vertèbres, des fragments de côtes, un fémur partiel) — est estimé, par extrapolation à partir d'autres titanosaures plus complets, entre 30 et 35 m de long pour peut-être 65 à 100 tonnes, ce qui en fait l'un des plus grands animaux terrestres jamais mis au jour, même si ces chiffres restent débattus compte tenu du caractère très partiel du matériel [39].

Ces deux découvertes, faites dans les couches du Crétacé supérieur de la province de Neuquén, ouvrent une période particulièrement riche pour la paléontologie argentine. Les fossiles originaux sont aujourd'hui exposés près des lieux de leur découverte : Argentinosaurus au Museo Carmen Funes de Plaza Huincul, Giganotosaurus au musée Ernesto Bachmann de Villa El Chocón [V13].

1996 : la révolution chinoise des dinosaures à plumes

En août 1996, un fermier et collectionneur amateur de la province chinoise du Liaoning, Li Yumin, met au jour dans les couches de la formation de Yixian un petit fossile de théropode dont le corps est entouré d'une frange de filaments fins. Décrit la même année par Ji Qiang et Ji Suan sous le nom de Sinosauropteryx, ce fossile constitue la toute première preuve directe qu'un dinosaure non avien — un animal qui n'a jamais volé — portait des structures apparentées à des plumes [40].

Le fossile de Sinosauropteryx montrant, autour du squelette, la frange sombre de structures filamenteuses interprétées comme des proto-plumes — la première preuve directe qu'un dinosaure non avien portait des plumes

Source : Wikimedia Commons.

Le fossile est présenté à l'automne 1996 lors de la réunion annuelle de la Society of Vertebrate Paleontology. John Ostrom, présent ce jour-là, en est bouleversé : vingt-sept ans après Deinonychus, il voit confirmée de façon spectaculaire la parenté directe entre dinosaures et oiseaux qu'il défendait depuis les années 1970 [40]. Depuis, plusieurs dizaines d'espèces de dinosaures à plumes ont été décrites dans les gisements du Liaoning et d'ailleurs, transformant en profondeur l'image que l'on se fait de ces animaux — et ouvrant, comme le montre l'étude des mélanosomes fossilisés depuis le milieu des années 2000, la voie à la reconstitution de leurs couleurs.

1999-2000 : Archaeoraptor, la contrefaçon qui menace la razzia chinoise

L'euphorie des dinosaures à plumes manque pourtant de tourner court. En juin 1998, un fossile du Liaoning est assemblé et vendu clandestinement par un intermédiaire chinois, puis sorti illégalement du pays. Acheté en février 1999 par le Dinosaur Museum de Blanding (Utah), il est présenté par National Geographic, dans son numéro de novembre 1999, sous le nom d'« Archaeoraptor liaoningensis » — annoncé comme un « chaînon manquant » entre dinosaures et oiseaux. L'article, signé par un rédacteur artistique du magazine et non par un chercheur, n'avait alors fait l'objet d'aucune publication scientifique validée par les pairs : les manuscrits soumis à Nature et à Science avaient tous deux été refusés avant que National Geographic ne publie malgré tout [V14].

Dès octobre 1999, le paléontologue chinois Xu Xing remarque que la queue du fossile ressemble de façon troublante à celle d'un maniraptorien qu'il étudiait par ailleurs, dont la contre-plaque présentait les mêmes taches d'oxyde caractéristiques. Il alerte formellement les auteurs et National Geographic le 20 décembre 1999. Le fossile s'avère être un composite illégalement assemblé à partir de plusieurs spécimens distincts : l'avant-corps appartient en réalité à un oiseau primitif, Yanornis, tandis que la queue provient d'un petit dromaeosauridé que Xu Xing décrira l'année suivante sous le nom de Microraptor zhaoianus [41].

Reconstitution montrant le composite « Archaeoraptor liaoningensis » aux côtés de ses deux composantes identifiées : l'oiseau primitif Yanornis martini (avant-corps) et le dromaeosauridé Microraptor zhaoianus (queue)

Source : Wikimedia Commons, Entelognathus, CC BY-SA 4.0.

National Geographic reconnaît publiquement l'affaire en février 2000, restitue le fossile à la Chine en juin, puis publie en octobre les résultats de son enquête interne [V15]. Le scandale, survenu seulement trois ans après Sinosauropteryx, entame un temps la crédibilité médiatique des dinosaures à plumes auprès du grand public — mais sans remettre en cause la recherche académique correctement publiée et relue par les pairs sur les gisements du Liaoning, qui n'a cessé de s'enrichir depuis.

Chronologie récapitulative

Frise chronologique des grandes étapes de l'histoire de la paléontologie des dinosaures, des os de serpents ailés d'Hérodote au Ve siècle av. J.-C. à la révolution des dinosaures à plumes en 1996

Perspectives

De l'os mal identifié de Robert Plot aux dinosaures à plumes du Liaoning, deux siècles de paléontologie des dinosaures racontent moins l'histoire d'une accumulation tranquille de faits que celle d'une suite de ruptures : chaque génération de chercheurs a dû désapprendre une partie de ce que la précédente tenait pour acquis — le museau cornu de l'Iguanodon, sa démarche de kangourou, la lenteur reptilienne des dinosaures, leur absence supposée de plumes. Et avant eux, des siècles durant, les mêmes os avaient été pris pour ceux de serpents ailés, de griffons, de dragons ou de géants : on n'a jamais cessé de leur donner un sens, mais ce sens a changé avec chaque époque. Rien ne garantit que le tableau actuel soit le dernier mot de l'histoire : la paléobiologie moléculaire, la reconstitution des couleurs ou les débats toujours ouverts sur le métabolisme des dinosaures le montrent déjà. C'est précisément ce qui rend le domaine aussi vivant aujourd'hui qu'il y a deux siècles.